Par-delà les dates, les régimes et les crises, le Burundi porte une blessure plus profonde : l’effritement progressif de l’identité murundi, autrefois fondée sur l’unité, la solidarité et la primauté du bien commun.
La dégradation de l’identité murundi, loin d’être un phénomène récent, trouve ses racines profondes dans l’expérience coloniale elle-même.
Sous la domination allemande puis belge, les structures sociales, les pratiques culturelles et les modes de vie traditionnels du Burundi furent profondément bouleversés. Les autorités coloniales imposèrent des classifications rigides, figèrent des appartenances auparavant souples, favorisèrent certaines élites au détriment d’autres et introduisirent des institutions étrangères qui affaiblirent progressivement les mécanismes endogènes de cohésion et de régulation sociale.
Ce « diviser pour régner », largement documenté et dénoncé par plusieurs intellectuels burundais, dont le Dr. Alphonse Rugambarara dans ses analyses de l’histoire politique nationale sur la plateforme d’Itorero Burundi, a laissé une empreinte durable sur la conscience collective.
Il a contribué à altérer la perception que les Barundi avaient d’eux-mêmes, en substituant à une identité partagée une logique de suspicion et de différenciation instrumentalisée.
C’est sur ce socle déjà fragilisé que se sont greffées, après l’indépendance, les divisions politiques internes à l’UPRONA, notamment entre les courants dits « Casablanca » et « Monrovia », aggravant davantage la fracture identitaire et transformant progressivement l’appartenance politique en facteur de rupture plutôt qu’en levier d’unité nationale.
L’assassinat du Prince Louis Rwagasore en 1961 fut bien plus qu’un choc politique : il marqua la rupture d’un projet national qui transcendait les appartenances ethniques, régionales ou claniques.
Rwagasore portait une vision d’un Murundi uni par une même destinée.
Sa disparition laissa place aux ambitions personnelles et aux rivalités idéologiques qui fragmentèrent rapidement l’élite politique.
Pierre Ngendandumwe, figure modérée de l’UPRONA et artisan du dialogue, tenta de maintenir cette cohésion fragile. Ses initiatives visaient à préserver l’équilibre national et à éviter que le pouvoir ne devienne l’instrument d’un camp contre un autre.
Son assassinat, le 15 janvier 1965, symbolisa l’échec de cette tentative et ouvrit la voie à une radicalisation durable de la vie politique.
Les analyses d’Alphonse Rugambarara, notamment dans ses écrits sur l’histoire politique du Burundi et les accords d’Arusha, mettent en lumière cette dérive progressive : celle d’une élite qui s’est peu à peu éloignée de l’idéal de service au profit de la logique de domination.
Il souligne comment la politisation des identités a transformé ce qui était jadis une richesse culturelle partagée en outil de division.
Ce basculement a profondément affecté l’identité murundi.
Autrefois structurée autour des valeurs de respect, de dignité (ubushingantahe), de solidarité communautaire et de responsabilité collective, elle s’est progressivement fragmentée sous le poids de la méfiance, de la peur et de la manipulation politique.
La mémoire collective s’est trouvée déformée, instrumentalisée, parfois même transmise de manière tronquée aux nouvelles générations.
Aujourd’hui encore, les conséquences sont visibles : difficulté à construire un récit national commun, méfiance persistante entre citoyens, instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques.
La crise de l’identité murundi n’est donc pas seulement culturelle ; elle est aussi politique et morale.
Selon la Coalition pour la Renaissance de la Nation, CRN – Ingeri ya Rugamba, la renaissance du Burundi ne peut être uniquement politique ou institutionnelle : elle doit être d’abord morale, culturelle et identitaire.
Reconstruire la nation passe par la restauration du sens profond du mot Umurundi — non comme simple identité administrative, mais comme engagement envers la dignité, la solidarité et la responsabilité collective.
La CRN – Ingeri ya Rugamba affirme que la paix durable ne viendra ni des équilibres imposés, ni des discours de façade, mais d’un travail de fond sur la conscience nationale : réconcilier les Burundais avec leur histoire, transmettre aux nouvelles générations une mémoire juste, et faire de l’unité une pratique vécue plutôt qu’un slogan.
Renaître, pour la CRN – Ingeri ya Rugamba, ce n’est pas effacer le passé, mais le comprendre ; ce n’est pas nier les blessures, mais les dépasser ; ce n’est pas uniformiser, mais rassembler autour de l’essentiel.
Car tant que le Murundi ne se reconnaîtra pas d’abord comme fils et fille d’une même nation, aucune réforme ne sera durable.
Et si l’espoir demeure, c’est parce qu’au cœur même des fractures, subsiste encore ce souffle ancien — celui d’un peuple qui, malgré tout, n’a jamais cessé de croire qu’il est possible de redevenir pleinement Umurundi.

