À Muyinga, en province de Buhumuza, la lassitude est devenue une réalité palpable. Depuis plusieurs semaines, des habitants affirment subir des pressions systématiques pour fournir de la nourriture aux jeunes Imbonerakure engagés dans des formations paramilitaires.
Haricots exigés des familles, riz imposé aux commerçants, menaces de blocages administratifs en cas de refus : un engrenage coercitif s’est installé, transformant la vie quotidienne en une succession d’injonctions auxquelles personne n’ose s’opposer.
Au site de Rwuya, non loin de Gashoho, les entraînements se déroulent désormais à ciel ouvert.
Des démobilisés du CNDD-FDD, épaulés parfois par des civils ayant reçu une initiation rudimentaire au maniement des armes, encadrent ces jeunes destinés, selon plusieurs sources locales, non seulement aux frontières du Rwanda mais aussi à des missions beaucoup plus éloignées – y compris en République démocratique du Congo.
Là encore, les témoignages convergent : ces jeunes, souvent très peu préparés, sont envoyés dans des zones de combat où même des militaires professionnels peinent à faire face.
Ces déploiements en RDC ne sont pas sans conséquences.
Plusieurs sources internationales et locales ont confirmé ces derniers mois que des soldats burundais ont perdu la vie dans les combats contre le M23 dans l’Est congolais.
Certains officiers, dont un lieutenant-colonel, figurent parmi les victimes.
D’autres cas rapportés évoquent des corps rapatriés discrètement, laissant derrière eux des familles plongées dans le deuil et le silence.
Les autorités contestent régulièrement l’ampleur de ces pertes, mais les faits documentés montrent que l’engagement militaire burundais en RDC s’est déjà accompagné d’un tribut humain lourd.
Pour de nombreux habitants de Muyinga, cette réalité renforce le sentiment d’injustice. Voir des jeunes du pays envoyés dans des combats lointains, revenir blessés ou ne jamais revenir, alors même que leurs familles vivent dans la précarité, nourrit un profond malaise.
« On nous demande de nourrir des jeunes qu’on finit par envoyer mourir ailleurs », confient certains habitants, qui disent craindre d’être la prochaine cible des pressions administratives s’ils expriment publiquement leur indignation.
Ce climat de contrainte et d’incompréhension offre un terrain fertile pour la critique politique.
La Coalition d’opposition CRN – Ingeri ya Rugamba s’est montré particulièrement incisive, dénonçant ce qu’il considère comme une instrumentalisation politique et militaire de la jeunesse.
Selon elle, les formations paramilitaires imposées aux Imbonerakure et les déploiements au front congolais relèvent d’une stratégie dangereuse, où de jeunes Burundais sont utilisés comme « chair à canon » dans des conflits qui ne sont pas les leurs.
La CRN accuse le pouvoir de sacrifier ces jeunes sans préparation adéquate, les envoyant affronter des groupes armés aguerris comme le M23, avec pour seul résultat d’alimenter une série de drames familiaux passés sous silence.
Pour cette coalition, la situation de Muyinga est emblématique d’un malaise national plus large : l’État demanderait toujours plus à une population qui a toujours moins, tout en exposant ses jeunes à des risques extrêmes dans des combats opaques et éloignés.
La CRN – Ingeri ya Rugamba insiste que les familles endeuillées, privées d’explications et laissées sans soutien, symbolisent l’échec moral d’un système qui prétend agir pour la sécurité, mais qui impose avant tout un lourd tribut humain.

