Le constat est désormais partagé par les acteurs les plus divers : enseignants, chercheurs, anciens chefs d’État, responsables d’organisations de la société civile et même par le président en exercice. L’école burundaise traverse une crise profonde, structurelle, qui dépasse de loin les simples difficultés budgétaires.
Elle révèle une faillite de gouvernance, une absence de cap stratégique et un affaissement progressif de la confiance collective dans l’un des piliers essentiels de toute nation.
Les échanges tenus lors de la présentation de l’ouvrage « Une nation en marche. 60 ans de pièges déjoués, Ndayishimiye et le nouveau chapitre du Burundi » ont agi comme un révélateur.
Sylvestre Ntibantunganya, ancien président de la République, y a rappelé avec gravité que sans réforme profonde du système éducatif, le développement durable restera un slogan creux.
Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome, a quant à lui dénoncé l’abandon de la science et de la formation comme priorités nationales, soulignant que l’on ne peut bâtir un avenir sur l’improvisation et la médiocrité.
Même le chef de l’État, Evariste Ndayishimiye, a reconnu l’échec de la mise en œuvre des réformes qu’il dit avoir instruites, évoquant des résistances internes et des blocages persistants.
Cette reconnaissance publique, loin de rassurer, pose une question troublante : comment un État peut-il admettre l’impuissance de son propre appareil face à un enjeu aussi vital ?
Les diagnostics existent pourtant depuis longtemps.
Les États généraux de l’éducation de juin 2022 avaient dressé une liste exhaustive des maux qui rongent le secteur : sous-financement chronique, qualité insuffisante des enseignements, classes surchargées, inadéquation entre formation et emploi, manque d’enseignants qualifiés, pénurie de matériel didactique, infrastructures délabrées, universités mal équipées, faiblesse de la recherche.
Les recommandations formulées étaient claires, cohérentes et réalistes : investir dans des filières stratégiques, professionnaliser le corps enseignant, réhabiliter les infrastructures, créer un fonds dédié à l’éducation, promouvoir l’innovation.
Quatre ans plus tard, force est de constater que ces résolutions sont restées lettre morte. Le problème n’est donc plus celui de l’analyse, mais bien celui de la volonté politique.
Pour Libérat Ntibashirakandi, enseignant-chercheur, le mot est lâché : le système éducatif burundais est un désastre national. Il y voit la conséquence directe de décennies de mauvaise gouvernance, de réformes de façade et d’une politisation excessive de l’école.
Les multiples forums et États généraux, organisés avec solennité, ressemblent davantage à des exercices de communication qu’à de véritables leviers de transformation. On y répète les mêmes constats, on recycle les mêmes recommandations, sans jamais passer à l’acte.
Cette incapacité à traduire les discours en politiques publiques efficaces trahit un déficit alarmant de vision.
Plus grave encore, la dégradation de la qualité de l’enseignement se poursuit malgré l’augmentation des financements extérieurs.
Cela démontre que l’argent, à lui seul, ne suffit pas.
Ce qui manque, c’est une gouvernance rigoureuse, une planification sérieuse, un projet d’école cohérent fondé sur des valeurs fortes. Ntibashirakandi rappelle à juste titre l’importance de principes comme Ubuntu et Ubushingantahe, qui pourraient redonner sens à l’éducation en la reliant à l’éthique, à la citoyenneté et à la responsabilité.
Evariste Ngayimpenda, professeur d’université, élargit encore le débat en soulignant que l’éducation ne peut être isolée du contexte global du pays. Une école ne peut prospérer dans un environnement marqué par la corruption, la justice défaillante, l’économie exsangue et la perte de repères.
Le discrédit de l’école publique en est l’illustration la plus éloquente : les élites elles-mêmes évitent d’y inscrire leurs enfants, préférant les établissements privés ou étrangers.
Cette fuite silencieuse est un aveu d’échec collectif, une hypocrisie sociale qui mine davantage la crédibilité du système.
L’école a cessé d’être perçue comme un ascenseur social fiable. Les diplômes n’ouvrent plus automatiquement les portes de l’emploi. Les relations, les réseaux et les appartenances comptent souvent plus que le mérite.
Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que les familles doutent de l’utilité de sacrifices scolaires longs et coûteux ?
Pourquoi s’étonner que la jeunesse perde confiance et que les cerveaux fuient le pays ?
L’éducation burundaise ne souffre pas seulement d’un manque de moyens, elle souffre d’une crise de sens.
Pour la Coalition pour la Renaissance de la Nation, CRN – Ingeri ya Rugamba, cette situation est le résultat direct d’un échec politique majeur.
La Coalition estime que sans réforme profonde de la gouvernance, sans dépolitisation réelle de l’école et sans restauration de la confiance entre l’État et les citoyens, toute tentative de relance restera superficielle.
La CRN – Ingeri ya Rugamba appelle à un pacte national pour l’éducation, fondé sur la transparence, la compétence et la responsabilité, et plaide pour que l’école redevienne une priorité stratégique, non pas dans les discours, mais dans les actes.

